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Techniques de montagne Une parenthèse

A-t-on vraiment gravi tous les 8000 mètres ?

Certains d’entre nous voient les 14 traditionnels sommets de plus de 8000 mètres comme des défis déjà intenses. D’autres voient l’ascension des 14 comme l’objectif d’une vie. Jusqu’à récemment, 43 personnes se réclamaient d’avoir gravi tous ces sommets, Nirmal Purja étant actuellement détenteur du record avec l’ascension des 14 en 189 jours.

Mais voilà qu’en 2019, des chercheurs ont montré que certains alpinistes n’ont pas toujours atteint le vrai sommet, laissant même planer un doute : quelqu’un a-t-il vraiment foulé tous les 14 8000 mètres ?

Nous ne mettons pas en cause ici le bienfondé de ces alpinistes. La haute montagne est exténuante, la météo souvent affreuse et la topologie difficile à lire. Nous écrivons plutôt dans la suite pour faire le point sur les résultats de l’équipe de Jurgalski, et savoir où sont situés les vrais sommets.

De quoi parle-t-on ?

Les plus hauts sommets du monde se situent tous dans l’Himalaya, entre la Chine, l’Inde, le Népal et le Pakistan. Parmi eux, la communauté d’alpinistes a pris les plus hauts de douze chaînes de montagnes, plus deux, pour établir une liste de quatorze sommets. Suivant la valeur de proéminence choisie pour décrire un sommet, on pourra avoir plus de huit mille mètres sur la planète, mais la liste des quatorze est celle qui fait aujourd’hui consensus. Classés par altitude, ces sommets sont :

  1. Mont Everest, 8848 mètres (Chine/Népal)
  2. K2, 8611 mètres (Chine/Pakistan)
  3. Kanchen Junga, 8586 mètres (Inde/Népal)
  4. Lhotse, 8516 mètres (Chine/Népal)
  5. Makalu, 8463 mètres (Chine/Népal)
  6. Cho Oyu, 8201 mètres (Chine/Népal)
  7. Dhaulagiri, 8167 mètres (Népal)
  8. Manaslu, 8163 mètres (Népal)
  9. Nanga Parbat, 8125 mètres (Pakistan)
  10. Annapurna, 8091 mètres (Népal)
  11. Gasherbrum I, 8068 mètres (Chine/Pakistan)
  12. Broad Peak, 8047 mètres (Chine/Pakistan)
  13. Gasherbrum II, 8035 mètres (Chine/Pakistan)
  14. Shishapangma, 8027 mètres (Chine)

Qui dit liste, dit défis, et nombre d’alpinistes essaient de rentrer dans le club très fermé des « Eight-thousanders », c’est-à-dire les personnes ayant gravis toutes ces montagnes. Jusqu’à récemment, 43 personnes pouvaient revendiquer avoir foulé les quatorze sommets de plus de huit mètres. De Rheinold Messner, le premier, à Nirmal Purja, le dernier et actuel détenteur du record de vitesse.

Jusqu’à récemment, car les derniers travaux de l’équipe d’Eberhard Jurgalski (fondateur de 8000ers.com) ont montré qu’une très grande majorité d’alpinistes ne foule pas les sommets de l’Annapurna I, du Manaslu et du Dhaulagiri. Laissant alors planer le doute si, sur ces 43 personnes, quelqu’un a bien été à tous les sommets de cette liste.

les 14 8000 mètres

Pourquoi maintenant ?

Cette rectification peut aujourd’hui être faite grâce à la prolifération des images partagées sur les réseaux et dans les médias, ainsi qu’aux avancées sur les mesures topographiques. Historiquement, les sommets étaient validés après une étude approfondie d’Elizabeth Hawley. Cette britannique, qui vivait à Kathmandu, était connu pour son Himalayan Database et sa capacité à analyser les récits des alpinistes se revendiquant summiter. Le souci qui apparaît maintenant est que cette dame basait son jugement sur le récit de grimpeurs de confiance, à l’image d’un Rheinald Messner. Or, Messner reconnaît aujourd’hui qu’il se peut qu’il ne soit pas allé sur le vrai sommet de certains de ces 8000 mètres. Si ces personnes de confiance se trompaient honnêtement, Elizabeth ne pouvait pas le savoir.

Le cas du Manaslu

Commençons par le Manaslu. Cette montagne est la huitième plus haute du monde, avec 8163 mètres d’altitude. D’après l’Himalayan Database, près de 2100 personnes revendiquent le sommet depuis 1956. L’équipe de Jurgalski a cependant montré que ce n’est pas vrai pour la moitié d’entre eux. Rien que sur 2016, les recherches indiquent que, sur les 175 personnes summiters autoproclamés, seuls 15 ont vraiment été au sommet.

La topographie du Manalsu fait que le sommet est situé sur une arête cachée. Lorsque l’on arrive près du sommet, il est possible de considérer que le point C2 est le sommet et la majorité des grimpeurs s’arrêtent un peu avant, au point 1 sur l’image ci-dessous.

En revanche, le sommet n’est pas là, bien au contraire. Une vue déportée de l’arête avec l’image montre le sommet au point 4.

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À la défense des alpinistes, il faut dire que cette crête est particulièrement compliquée, d’autant plus lorsqu’elle est chargée de neige comme c’est le cas en automne. Depuis 2013, la très grande majorité des ascensions ont lieu à cette période, après que la mousson a déposé des quantités énormes de neige sur le sommet.

Le cas de l’Annapurna I

L’Annapurna I est la dixième plus haute montagne du monde, avec 8091 mètres d’altitude. Situé intégralement au Népal, c’est ici que les Français de l’équipe de Maurice Herzog ont été les premiers à fouler le sommet d’un huit milles. Mais il ne faut pas imaginer que le sommet est le plus facile des hauts sommets : conditions météo, séracs et avalanches rendent cette montagne la plus dangereuse des quatorze.

En 2016, le centre aérospatial allemand DLR a pu mesurer la topographique précise des plus hautes montagnes du monde. L’équipe de Jurgalski a pu avoir pour l’Annapurna I un accès aux données précises au centimètre.

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Ces nouvelles données topographiques montrent que le sommet se trouve sur la ligne C2-C3. Suivant les routes empruntées, les grimpeurs s’arrêtent à C1, Rj (où trois arêtes se rejoignent) et C0. Le sommet sera dorénavant validé lorsque les grimpeurs effectueront la traversée entre C1 et C4, ce qui n’a jamais été réalisé à ce jour. D’après les résultats de recherche, il semblerait que plus de la moitié des summiters n’ont jamais été à C2, ni à C3.

Le cas du Dhaulagiri

Le Dhaulagiri est le septième plus haut sommet du monde, du haut de ses 8167 mètres d’altitude. Le sommet se situe tout comme l’Annapurna I sur une ligne de crête relativement plate.

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Dans le cas du Dhaulagiri, la confusion vient de la présence d’un piquet en métal censé marquer le sommet, mais placé au mauvais endroit. Les grimpeurs arrivant à l’est de la crête pensent alors avoir atteint le sommet. Pour ceux venant de l’ouest, le sommet est souvent confondu avec une roche présente sur la crête (situé quelques mètres sous le sommet).

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Il en résulte également qu’un grand nombre de personnes voient leur sommet invalidé pour confusion.

Autres sommets connus pour leur problème sommital

Aux trois sommets précédents, les Shishapangma et Kangchenjunga voient également leur sommet porter à confusion. Le premier a son sommet éloigné du sommet central par une arête aux conditions souvent précaires, refroidissant les ardeurs.

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Ed Viesturs revenant du Shishapangma en 2001. Veikka Gustafsson

Le second a un sommet avec une signification religieuse et la tradition veut que l’on ne doive pas le toucher pour ne pas déranger la montagne. Enfin, n’oublions pas non plus l’avant-sommet rocheux de Broad Peak que beaucoup confondent avec l’actuel sommet.

Et maintenant ?

Il y aura très certainement un avant et un après la publication de ces travaux de recherche. Pour l’avant, il a été convenu d’établir une zone de tolérance pour les sommets. Les alpinistes n’avaient alors pas forcément accès aux dernières technologies pour déterminer avec précision le sommet de l’Annapurna par exemple. Cette zone de tolérance permettrait de considérer la bonne foi des alpinistes et de ne pas gâcher les exploits accomplis. Néanmoins, l’équipe de 8000ers.com a d’ores et déjà prévenu que sur les 43 noms de la liste d’alpiniste ayant fait ce grand schelem, 7 se voyaient déjà retirés pour n’avoir pas atteint les zones de tolérance…

Quant à l’après, maintenant que les informations sont accessibles, les sommets ne seront validés que lorsque l’alpiniste présentera une preuve de sa présence sur le sommet identifié. Le fait que l’on ne sache si une personne a réellement parcouru les 14 sommets relance la compétition. Qui sera le premier ? Qui sera le plus rapide ?

Bien évidemment, cela ne concerne qu’une petite part de notre communauté. Pour beaucoup d’entre nous, grimper ces sommets mythiques reste un rêve, et arriver à quelques mètres seulement du sommet, un défi déjà fou. Certains pourront également dire, sûrement à raison, que faire un sommet avec des Sherpas et une logistique lourde n’est pas la méthode pour gravir une montagne. Maintenant toutefois, les règles sont claires pour ceux voulant jouer dans la guerre des chiffres. À notre plus grand bonheur !

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