Les sorties en montagne sont synonymes de longues, de très longues journées. Il n’est pas rare de devoir partir avant le lever de soleil pour avoir une neige qui croûte. Sans oublier que l’astre solaire a tendance à faire dégeler les pierres. Ou qu’il faille aller chercher les marmots à la crèche, alors que l’on veut courir 80 kilomètres. Quelle vie que celle d’un montagnard !

Il est alors courant de devoir sortir la frontale et de parcourir les sentiers la nuit. Mais la nuit n’est pas uniquement une absence de lumière naturelle. Ce sont aussi des conditions climatiques particulières, ainsi qu’un réveil de nos instincts de protection les plus primaires. En clair, on n’y voit rien, ça caille et on a les miquettes. Heureusement, des solutions existent pour trouver du plaisir lors de sorties nocturnes.

La nuit et l’absence de lumière

La nuit est la conséquence du mouvement de la Terre par rapport au Soleil. Lorsque le ciel au-dessus de nous n’est plus directement exposé aux rayons solaires, les photons solaires ne viennent plus rebondir sur notre environnement et la luminosité ambiante est considérablement réduite. Réduite, mais pas forcément nulle, car nous avons toujours la Lune qui peut renvoyer une partie des photons solaires, ainsi que des sources lumineuses artificielles qui viennent nous éclairer.

Cependant, il est indéniable que nous perdons une vision en profondeur de ce qui nous entoure. Même avec une frontale performante, nous ne voyons que dans un cône de lumière, dégradant la vue lointaine et celle périphérique. Cette réduction a deux impacts sur notre cerveau : la perte de repère et une augmentation du stress.

La perte de repère fait que le cerveau n’arrive plus à se positionner dans l’espace qui l’entoure. Concrètement, nous perdons en capacité d’anticipation. Le cerveau doit alors fonctionner d’autant plus pour analyser ce qu’il se passe et ce qu’il va se passer. Il n’est pas rare de trébucher plus souvent la nuit et de devoir sans cesse modifier notre rythme. Mais le plus perturbant est la sensation de vitesse, qui est complètement faussée. La progression est bien plus lente de nuit qu’en pleine journée, quoiqu’on en pense.

La nuit et l’augmentation du stress

Le second impact de la nuit sur notre cerveau est l’augmentation de notre niveau de stress. Ce stress se concrétise sous deux formes : psychologique (la peur) et physiologique.

Le stress psychologique vient de la vision limitée de notre environnement. Ne pouvant observer que le monde éclairé par un halo de lumière, le cerveau reste en alerte permanente sur ce qui pourrait être caché dans le noir. L’imagination est souvent débordante et le cerveau surréagit à la moindre sollicitation sensorielle. Vous entendez un craquement de branches ? C’est sûrement une personne qui vous attend avec un couteau caché derrière ce rocher. Mais quelle est la probabilité que quelqu’un vous attende accroupi dans le froid toute la nuit ?

Le stress psychologique peut également être exacerbé par la fatigue. Lors de sortie d’extrême endurance, il est courant d’avoir des hallucinations. Et le plus souvent la nuit, le canevas obscur étant la toile idéale pour le cerveau pour son imagination. Bien que l’on voie des choses ou des personnes qui n’existent pas, l’impact sur notre organisme est réel : augmentation de l’adrénaline, et des rythmes cardiaque et respiratoire.

Quant au stress physiologique, celui-ci est facile à comprendre. Normalement, la nuit, on dort. Avancer la nuit, c’est donc modifier son rythme naturel. Non seulement on ne dort pas, mais en plus on fournit un effort physique, on boit et on mange. Sans oublier qu’il faut réfléchir. Si l’on n’a pas l’habitude d’être debout la nuit, il va falloir s’attendre à une perte de performances comparées à la journée. C’est normal et il faut faire avec.

La nuit et la température

Le soleil est un formidable fournisseur d’énergie thermique transmis par ses rayons. Lorsque ses rayons disparaissent, l’environnement qui nous entoure n’est plus chauffé. Un refroidissement s’opère, d’autant plus rapide que la couverture nuageuse est faible.

La nuit est donc un moment où la température de l’air chute. Cette chute perdure jusqu’au moment où le soleil réapparaît et que les rayons chauffent à nouveau l’air et le sol. Attention à l’inertie thermique : il faut attendre une demi-heure après le lever du soleil pour voir les températures remonter. C’est peu de temps après le lever du soleil que la température est la plus froide.

Certaines faces sont frappées avant d’autres par le soleil. Les changements de température vont engendrer des courants d’air, la température n’était pas uniforme avec l’altitude et le terrain. Il se peut alors que le début et la fin de nuit viennent créer des vents parfois forts auxquelles il faut faire attention, surtout lorsque l’on est fatigué.

La chute de la température de l’air durant la nuit va avoir un impact sur l’humidité relative. L’air froid pouvant moins stocker de vapeur que l’air chaud, des gouttelettes vont se former au cours de la nuit. C’est la rosée du matin. Cette rosée ne se dépose pas uniquement sur l’herbe, mais sur tout ce qui compose le terrain, humidifiant nos affaires, et réduisant l’adhérence lorsqu’elle vient de poser sur la roche.

Mais cette baisse de température n’est pas porteuse uniquement de mauvaises nouvelles. Très intéressante en alpinisme, elle va aider à stabiliser les manteaux neigeux et le permafrost, ce qui est une bonne nouvelle pour éviter les mauvaises surprises et progresser plus rapidement. Sauf si vous êtes en ski, puisque la couche en surface aura tendance à verglacer.

La nuit et la sécurité

Absence de lumière, augmentation du stress et chute des températures, les raisons sont nombreuses pour s’inquiéter de sa sécurité.

Commençons par la faune. L’absence de lumière est souvent l’occasion de faire la rencontre de grenouilles, de renards… ou de points lumineux furtifs au loin. En effet, la frontale éclaire les rétines des animaux et la réflexion du halo lumineux dans leurs yeux participe au climat anxiogène de la nuit. Le passage à travers un troupeau la nuit est toujours un grand moment. Il va falloir alors faire attention à ne pas surréagir et garder son calme pour continuer à prendre de bonnes décisions.

Dans les cas de l’alpinisme et de l’escalade, l’absence de lumière est un vrai défi sécuritaire. On ne voit pas forcément la qualité des montages que nous construisons ni ceux de son partenaire. On ne voit pas non plus au loin, avec une mauvaise vision de la route ou des points d’ancrage. Attention donc à redoubler de vigilance dans ces cas et à augmenter la communication avec ceux qui vous entourent.

La chute des températures et l’augmentation du stress physiologique participent également à augmenter le risque d’hypothermie. Tout d’abord, il fait plus froid. Ensuite, l’humidité relative vient se déposer sur nos vêtements thermiques. Enfin, nous n’aimons pas manger. C’est la parfaite combinaison pour l’hypothermie : on dépense plus d’énergie que l’on n’en mange. La parade passera ici par une bonne préparation de sa sortie et en réduisant les temps d’arrêt.

Enfin, on peut aussi parler de notre visibilité. Si vous êtes dans une obscurité totale, vous serez visibles de loin, surtout avec une frontale. Cela peut être gage de sécurité comme une source de soucis. À vous d’adapter votre matériel en conséquence, avec l’utilisation ou non de bandes réfléchissantes.

La tombée de la nuit est souvent un moment agréable

Se préparer à affronter la nuit

Maintenant que tout ça a été écrit, passons aux parades.

La technique pour réduire sa peur est de s’exposer petit à petit. Avec l’expérience, vous apprendrez à filtrer les signaux sensoriels comme vous le faites de jour. Commencez alors pour vous balader de nuit près de chez vous pendant une demi-heure, puis augmentez la dose au fur et à mesure des sorties. L’acclimatation est longue à mettre en place, mais une fois que l’on est habitué, c’est pour toute la vie.

L’absence de lumière peut être compensée par une puissante lampe frontale. Plus votre lampe sera performante et plus vous pourrez progresser rapidement. Une lampe dont le flux lumineux est supérieur à 300 lumens sera une bonne alliée. Néanmoins, il faudra certainement penser à une lampe de secours et des batteries additionnelles pour abaisser le risque de se retrouver dans le noir complet. La lampe de secours est notamment très utile lorsqu’il faut changer la batterie de la lampe principale…

Le travail de sa coordination et de sa proprioception est fondamental pour garder l’équilibre et éviter les chutes. Puisqu’il est déjà difficile à nos cerveaux de nous positionner dans l’espace, autant lui donner déjà la possibilité de se positionner par rapport à lui-même. Un gainage efficace permettra de mieux passer les obstacles et de ne pas tomber à la première racine.

Enfin, une solution très efficace et simple de mise en œuvre est de garder les oreilles dégagées durant la nuit. Pas de musique donc, ni de bonnets recouvrant les conduits auditifs. En effet, le cerveau va chercher à compenser la perte en capacité visuelle en augmentant la sensibilité auditive. Autant ne pas lui tirer une balle dans le pied.

Le mot de la fin

Faire de la montagne la nuit, c’est rentré dans un monde de fou. La perte de lumière ambiante, la faune plus active, la chute des températures, tout ceci donne un sentiment de dangers imminents, sursollicitant le cerveau. Affronter la nuit est pour cela une technique à maîtriser au plus tôt dans son lot de compétences. Cette technique est d’autant plus importante pour gérer les imprévus. Les sauvetages et évacuations de blessés se passent souvent de nuit. Être acclimaté à la nuit permet de ne pas augmenter le chaos de la situation.

Mais une fois que l’on est habitué, un nouveau terrain de jeu s’offre à nous. Il devient alors possible d’étendre nos heures de jeux, de continuer à nous entraîner en hiver et d’accéder à des passages dangereux la journée. Alors qu’attendez-vous ?